À Abidjan, lors du Dialogue consultatif du 9 avril 2026, une conviction s’est imposée avec une clarté nouvelle : l’Afrique ne manque pas de capital — elle doit mieux l’organiser.
L’Afrique ne souffre pas d’un manque de capital. Elle souffre d’un défaut de mobilisation. Plus de 4 000 milliards USD de ressources financières sont disponibles sur le continent – répartis entre les actifs bancaires commerciaux, les fonds de pension, les compagnies d’assurance, les fonds souverains, les réserves de change des banques centrales et les entités publiques. Mais l’essentiel de ce capital reste captif d’instruments à court terme, de mandats fragmentés, ou orienté vers le financement d’autres économies. Le problème n’est pas le volume. C’est l’architecture.
Et pourtant, alors que les besoins de financement du continent excèdent 400 milliards USD par an, ce potentiel reste largement sous-mobilisé. Ce décalage ne révèle pas un déficit de ressources. Il révèle une incapacité structurelle à transformer l’épargne disponible en investissements productifs — et un système qui, paradoxalement, oriente une part de cette richesse africaine vers le financement des économies avancées plutôt que vers le développement du continent lui-même.
Ce paradoxe est peut-être l’argument le plus puissant en faveur d’une réforme profonde.
D’un système fragmenté à une architecture intégrée

L’enjeu n’est pas seulement financier. Il est systémique. Les marchés de capitaux africains restent fragmentés. Les instruments de gestion des risques sont insuffisants. La coordination entre acteurs — banques de développement, investisseurs institutionnels, régulateurs, secteur privé — reste embryonnaire. Et la perception du risque africain sur les marchés internationaux continue de pénaliser le coût du capital bien au-delà de ce que les fondamentaux justifient.
C’est précisément à ces défaillances que répond la Nouvelle Architecture Financière Africaine, portée par le Groupe de la Banque africaine de développement sous la vision de son Président, le Dr. Sidi Ould Tah. Cette initiative ne se limite pas à une série d’instruments isolés. Elle ambitionne de structurer un écosystème financier intégré, ancré dans quatre priorités :
- Libérer la puissance du capital africain
- Renforcer la souveraineté financière du continent
- Transformer la dynamique démographique en dividende économique
- Bâtir des infrastructures résilientes et créatrices de valeur
Le Consensus d’Abidjan : une rupture historique
Il y a trente-cinq ans, le Consensus de Washington — comme le rappelle l’économiste Mohamed H’Midouche dans une récente analyse — fixait le cadre du financement du développement autour de la discipline budgétaire, de la libéralisation et de la privatisation. Ces principes ont répondu aux enjeux de leur époque. Mais ils ont montré leurs limites face aux défis de la transformation structurelle que l’Afrique doit aujourd’hui mener.
Le Consensus d’Abidjan ne rejette pas la rigueur. Il la complète et la dépasse. Il propose de l’articuler avec une stratégie résolument tournée vers l’investissement, la mobilisation des ressources internes, et la coordination souveraine des acteurs financiers africains.
Ce qui rend ce Consensus historique, c’est aussi la diversité de ceux qui l’ont adopté : banques centrales, fonds de pension, bourses de valeurs, agences de notation, institutions de garantie, investisseurs privés, cabinets de conseil. Pour la première fois, l’ensemble de l’écosystème financier africain s’est réuni autour d’une architecture commune — et d’un mandat partagé.
De NAFA à NAFAD : une clarification essentielle

L’évolution de NAFA vers NAFAD — Nouvelle Architecture Financière Africaine pour le Développement — traduit plus qu’un changement de nom. Elle marque une clarification de finalité : il ne s’agit pas uniquement de repenser l’architecture financière, mais de la mettre explicitement au service du développement, de la transformation productive et de la création de valeur en Afrique. Concrètement, cela implique :
- La mise en place de plateformes d’investissement structurées et réplicables
- Le déploiement de mécanismes de partage et de transformation du risque
- Une meilleure mobilisation de l’épargne longue — fonds de pension, assurances, fonds souverains
- Une articulation plus efficace entre capitaux publics et privés
- Et un vivier de projets bancables, sans lequel aucun capital ne se déploie
Le contexte géopolitique actuel rend cet agenda encore plus urgent. Dans un environnement international incertain — tensions géopolitiques, resserrement des conditions financières mondiales, fragilisation des marges budgétaires — la dépendance aux financements extérieurs devient un risque stratégique. La souveraineté financière n’est plus une ambition. Elle est une nécessité.
La priorité est désormais l’exécution
Le Dialogue d’Abidjan a ouvert une voie. Ses neuf Laboratoires thématiques ont produit des instruments concrets, des plateformes opérationnelles et des engagements précis. Le Consensus adopté n’est pas une déclaration d’intention — c’est un mandat d’action.
La question centrale qui se pose désormais est celle de l’exécution : capacité à coordonner les acteurs, à structurer des projets de qualité, à mobiliser l’épargne domestique, et à démontrer rapidement un impact mesurable.
L’Afrique dispose des ressources nécessaires à son développement. Elle dispose aujourd’hui de l’architecture pour les mobiliser. Nous devons en démontrer la puissance — ensemble.